Curitiba/2002

 

L’éthique en Franc-maçonnerie

Grand Orient of Austria

 

L’éthique est cette branche de la philosophie qui traite des valeurs. Il est vrai que la théorie des valeurs fait partie de la philosophie depuis des milliers d’années.

La phrase éthique est là, telle un commandement et selon Kant, ce commandement est en plus catégorique, ce qui veut dire qu‘il est vain chercher à savoir pourquoi il faut agir de la sorte. La phrase est catégorique, absolue. Elle exige sans prendre en compte aucune fin. Son but est évident et le sens d’une telle phrase, d’un tel commandement est immédiat.

S‘il n’existe en maçonnerie ni dogme religieux, ni de philosophie globale en dépit de démarches intellectuelles et d’idées hermétiques, on peut cependant parler d’une éthique maçonnique justifiée sur le plan spirituel par la voie initiatique.

A la différence d’autres conceptions éthiques et d’autres morales profanes traditionnelles, l’éthique maçonnique se caractérise par le fait qu’elle concentre son intérêt sur „l’homme en soi" et son bien-être, et ce au-delà de toute frontière politique ou nationale et sans en appeler à aucune métaphysique ou idéologie supérieure, encore moins à une doctrine philosophique définie.

Ainsi faut-il considérer l’éthique maçonnique dans son entendement comme intemporelle et supraculturelle, ou mieux encore, comme dépassant les influences culturelles et donc spatio-temporelles.

Ce qui amène à dire que les soi-disant „anciens devoirs“ sont de facto des vertus et que „le travail sur soi“ ne peut être qu’un devoir envers soi-même

Evidemment, nul ne peut exclure l‘existence ou l‘apparition de divergence entre des commandements extérieurs et sa propre conscience, entre le „je suis obligé de…“ et le „je m’oblige à…“.

Les „Anciens devoirs“ que le Révérend Anderson a recueilli en 1723 dans le livre Les constitutions prévoient notamment, qu‘un maçon „est obligé, de par sa tenure, d’obéir à la loi morale, et s’il comprend bien l’art, il ne sera jamais athée stupide ni un libertin irréligieux“.

Et le texte poursuit. “C‘est-à-dire d‘être homme de bien et loyal ou homme de d‘honneur et de probité, quelles que soient les dénominations ou les confessions qui aident à les distinguer“. Un homme s‘évalue donc à l‘aune de la vie qu‘il mène et non à celle de la religion qu‘il pratique :

Le franc-maçon s’oblige à la sagesse et à l’amour de son prochain et s‘engage par là-même à aider activement tout homme en détresse, indépendamment de la raison de son état et quand bien même les principes de compassion ou de solidarité humaine étaient mis en cause, voire niés par les concepts moraux professés à un moment donné par la société, et je pense là au fascisme, ou par le code moral d’une religion dominante et devenue intégriste.

Les religions disposent de dogmes et d‘hagiographies, la maçonnerie, elle, dispose de symboles. Et tous ces symboles maçonniques ont fondamentalement une dimension éthique. Comme tous les symboles ils ont l’avantage de s’adresser de façon directe et immédiate à l‘homme dans ce qu‘il a de plus intime et de plus universel. Ils ne peuvent être contredits ; au pire ils restent lettre morte ou presque.

En revanche, les arguments d’une doctrine peuvent toujours être contrés par toute une palette d‘arguments scolastiques ou d’interprétations intellectualisées. (Les dogmes postulent et argumentent, les symboles, eux, suggèrent sans contredire.

Il est à mentionner que le concept d’éthique maçonnique présenté ici est identique à l’éthique biophile d’après Erich Fromm.

La sérénité optimiste du compagnon ainsi que l’éthique maçonnique motivée par la joie créatrice correspondent également à la conception idéale de l’homme selon Erich Fromm, un homme actif (biophile)de l’être et non de l’avoir ; un homme du soi et non de l’ego, ni en sa forme égoïste, ni en sa forme égocentrique.

D’après Victor Frankl nous devons voir dans l’homme un être qui, différent de l’animal, est sans cesse à la recherche de sens en vertu de son auto-transcendance Conscient de sa propre fin, l’homme cherche consciemment ou non un sens qui dépasse sa propre vie. Viktor E. Frankl ; Die Psychotherapie in der Praxis S. 34 (1)

La conception de l‘harmonie des structures, donc de la proportionnalité des choses ainsi que de leur relativité est inhérente à la représentation hermético-maçonnique du monde. Cette idée d’harmonie se retrouve chez le physicien qui cherche des symétries comme le franc-maçon qui cherche les relations d’ordre (en haut comme en bas). En extrapolant, l’ordre extérieur du temple et l’ordre intérieur du frère devraient présenter une isomorphie.

Tout refus d’assistance et de responsabilité envers son prochain doit donc être vu globalement et maçonniquement comme un rétrécissement artificiel de la conscience qui doit également retentir négativement sur le karma de cet autiste qu‘est le Moi humain.

Ainsi, vu de manière globale, Marx était condamné à l‘échec, comme il ne concevait qu’une révolution brutale du système social, donc de „l’ordre extérieur“, sans vouloir créer parallèlement „un homme meilleur“.

Ce qui me semble très réducteur de la doctrine marxiste !

La conception maçonnique peut donc s‘entendre comme un idéalisme reposant sur le cognitivisme, avec la vision d’un voyage oriental, une évolution et non une révolution, un développement vers „l’homme meilleur“ étape obligée vers un „monde meilleur“

Une aide maçonnique véritable ne s‘inquiète pas de savoir si cet homme ou cette population en détresse est responsable ou non de son état ou si celui-ci résulte d‘une catastrophe naturelle (vis major)

Le franc-maçon doit être conscient que le fait de porter un jugement moral, quel qu‘il soit, sur son prochain sans en connaître les mondes étrangers intérieurs et extérieurs comprend nécessairement une part de préjugé et que la compréhension que l‘on peut avoir de la vie de l‘autre ne peut être qu’imparfaite et limitée.

La tolérance est la vertu maçonnique suprême d‘où découlent toutes les autres vertus et les qualités humaines. La tolérance maçonnique se conçoit ainsi comme le produit de l’union des deux entités que sont la connaissance et l’amour.

Le degré suprême de la connaissance est la „sagesse“ et celui de l’amour est l’amour du prochain inconditionnel et altruiste. Ces deux pôles ne peuvent être conçus l’un sans l’autre, car absolus, ils requièrent, l‘un et l‘autre, dans leur l’homme en son entier

La raison est le résultat lorsque l’esprit interroge le cœur et en accepte la réponse, la compréhension est le résultat lorsque le cœur interroge l’esprit et en accepte la réponse, même si c’est douloureux. La raison et la compréhension mènent à leur tour vers la sagesse et la tolérance.

La condition en est que le chemin de la connaissance vers le sentiment (donc de l’esprit vers le cœur) ne soit pas ni bouché, ni à sens unique. „Un cœur endurci ne répond pas, car l’amour est reconnaissance, et étant reconnaissance, il est également respect de l’autre" (E. Fromm)

La tolérance maçonnique, à la différence de la tolérance profane, n’est pas une indulgence passive ou négative par indifférence, relativisme, commodité ou pragmatisme.

La tolérance maçonnique en tant que vertu n’est pas un –isme et ni les idéologies ni les dogmatismes ne sont les bienvenus en maçonnerie.

Il reste à mentionner que notre propre imperfection dans le domaine de la connaissance, à savoir la tache aveugle de notre œil mental demande que notre prochain soit lui aussi tolérant envers nous.

L’amour du prochain au sens maçonnique du terme n‘est pas étranger à l’empathie qui, elle, est la disposition psychique et spontanément émotionnelle de se mettre à la place de son prochain et de comprendre ainsi ses sentiments subjectifs (joie ou peine).

Du point de vue maçonnique, ce qu’est la tolérance à l’esprit est l’empathie au cœur, aux sentiments. L’acceptation bienveillante d’idées et de convictions étrangères correspond à la compassion, ou plus précisément à la compréhension car on peut ne pas être personnellement ou directement concerné.

Ce n’est que lorsque la tolérance elle-même aura été élevée au sens de „connaissance et d‘amour“, comme principe cognitif et éthique à la fois, qu’elle ne sera plus simple pragmatisme, nonchalance passive ou relativisme sans aveu, mais qu‘elle deviendra un principe spirituel actif qui aura fait tomber toutes les impuretés profanes et historiques.

Les pionniers du concept de tolérance sociale vont de Giordano Bruno en passant par Baruch Spinoza jusqu’à John Locke et John Stuart Mill.

Beaucoup de francs-maçons ont participé à la proclamation des droits fondamentaux en Virginie, à l’amarrage de ces mêmes principes dans la constitution américaine et à la construction des démocraties modernes. Ces formes démocratiques de gouvernement garantissent la volonté du peuple et servent le respect des droits fondamentaux.

La tolérance réciproque est de surcroît „l’huile dans les engrenages“ de la société moderne – pluraliste et multiculturelle – et lui éviter ainsi toute surchauffe. La tolérance, prise ici dans son sens profane, n‘est qu‘un „modus vivendi“ degré préparatoire à un „modus amandi“ au sens de la tolérance maçonnique.

Dans les démocraties modernes, la tolérance et les libertés personnelles sont conçues comme les deux faces d’une seule médaille. La tolérance de la société, d’une communauté ou de l’Etat vis-à-vis de l’individu correspond symétriquement aux libertés personnelles, comme la liberté de pensée et d’action et ainsi l’émancipation (la maturité) de l’individu.

Que l‘on ne parvienne pas à ce degré de tolérance et l’homme signera son propre arrêt de mort, son propre génocide, sa chute dernière. Seul point incertain reste la date à laquelle se produira cette apocalypse.

Voilà  pourquoi l’intolérance, ce manque de connaissance et d’amour, peut être considérée comme le véritable péché originel de l’homme. Péché qui non seulement doit être pardonné, mais qui nécessairement doit être expié mais dont le triomphe ou la maîtrise est la condition sine qua non à la sauvegarde de l’homme, à l‘ajournement d‘une lutte finale autodestructrice et apocalyptique.

Selon Konrad Lorenz, le danger que représente l’homme pour lui-même et sa propre espèce résulte de plusieurs évolutions qui se recoupent, notamment :

- d‘une faible inhibition naturelle de l’instinct d’agression (Konrad Lorenz) ;

- d‘un développement retardé de la maturité éthique par rapport au progrès technique des armes de destruction massive ;

- d‘un développement lent d’instruments internationaux réglant l‘harmonie sociale et canalisant les conflits ;

(du législatif par le réajustement de lois, de l’administration par la création de structures fédérales supranationales et de la jurisprudence par des cours de justice internationales).

Le maçon comprend que l’homme représente le plus grand danger pour lui-même. L’apport maçonnique à la problématique éthique ne peut être premièrement qu’une prise de conscience de ce danger résidant en nous même, la proposition d‘une éthique mondiale dont le respect devra conduire à la paix universelle et à l‘institution d’institutions d’ordre extérieur, qui travailleront comme régulateurs, comme structures d’organisations suprarégionales, cours de justice et parlements.

Dans son livre publié en allemand „Franc-maçonnerie et éthique«, Klaus Preiß parle du concile du parlement des religions du monde qui en 1993 a, pour la première fois, réussi dans l’histoire des religions à adopter une déclaration contenant des principes éthiques sur lesquels s’accordent toutes les religions. Les auteurs de cette déclaration ont constaté que cela est vrai pour la règle d’or et pour les quatre commandements suivants, le tout est appelé éthique mondiale.

„Tu ne tueras pas ; tu ne voleras pas, tu ne mentiras pas, tu ne feras rien d’impur. La règle d’or dit que nous devons traiter notre prochain comme nous voulons qu‘il nous traite.“

La similitude de la formulation „principes éthiques sur lesquelles toutes les religions sont d‘accord“ et „religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord“ n’est pas un hasard. Les deux institutions définissent le dénominateur commun, à savoir des principes éthiques, que tout croyant peut accepter : Freimaurerei und Ethik, Klaus Preiß, Haag + Herchen, 1999 S. 108 f.

La conception maçonnique de l’homme individu majeur veut que nous soyons conscients du fait que nous portons individuellement la responsabilité pour tout ce que nous faisons. Toutes nos décisions, toutes nos actions, toutes omissions ont des conséquences.

Nous considérons l’humanité comme notre famille … Voilà pourquoi nous nous engageons pour forger une éthique mondiale, un meilleur entendement mutuel et des formes de vie qui soient supportable socialement, qui favorisent la paix et protègent l’environnement. Nous invitons tous les hommes, qu’il soient religieux ou non, à faire de même … Freimaurerei und Ethik, Klaus Preiß, Haag + Herchen, 1999 S. 108 f.

Il ne doit pas en aller de la tolérance, de cette tolérance dont je viens de vous parler comme il en va des principes des hommes d’Etat. Il faut s‘y exercer et la pratiquer au quotidien. La tolérance commence déjà dans la faculté de pouvoir écouter son prochain, et cela non seulement de façon patiente, mais également de façon intéressée pour essayer de le comprendre lui, mais aussi l’étrange voyageur venu d‘autres contrées ou d‘autres communautés.

Voltaire (1694-1778) écrivain et poète français du Siècle des Lumières luttant pour la tolérance religieuse et politique, la liberté de conscience et contre la justice infâme commença ainsi un article de son Dictionnaire philosophique: Qu’est ce que la tolérance ? C’est le plus beau cadeau de l’humanité. Nous sommes tous pleins de faiblesses et de malentendus, pardonnons-nous ces sottises. Cela est la première loi naturelle.

Je ne suis pas sûr que la citation soit juste. Il est un peut tard pour se pencher sur le Dictionnaire philosophique, que je n‘ai pas d‘aille...

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