Thème : De
la Théorie à la Pratique
De
l’appel de Strasbourg de 1961 à celui de Rome de 2005
Perspectives de travail solidaire dans les sociétés
moyen-orientales
Depuis l'appel de Strasbourg en 1961 qui a été co-signe par mes
Frères aînés du Grand Orient du Liban jusqu'a celui de Rome en
2005, 44 ans se sont écoulés et la problématique de la liberté
absolue de conscience reste entière.
Certes les temples ont ouvert leurs portes sans condition de
réciprocité a tout Maçon initie dans une loge Juste et Parfaite,
Certes des relations plus que fraternelles ont été tissées entre
toutes les Obédiences, Certes l'invocation du GADLU a été
laissée à l'appréciation de chaque loge et de chaque obédience;
Certes les recherches sur les Rites, les Traditions et les
Symboles ont connu un essor jamais egalé,
Certes les Maçons ont rétabli la Chaîne d'Union dans la mesure
de leur possibilité et de leur volonté à le faire,
Mais
45 ans après, I'Homme, l'élément central et principal de toute
action maçonnique qui se dit fraternelle, est toujours l'objet
de violences, de racismes, d'exclusions, cet Homme a toujours
faim, est toujours malade, a toujours soif de liberté et de
culture.
Notre devoir premier est d'apprendre à cet Homme à pratiquer une
démocratie, à s'éloigner du carcan religieux, à pouvoir exercer
librement son droit a la différence, à refuser la pensée unique,
à réclamer
ses droits fondamentaux en tant qu'Homme ne libre et à
s'éloigner de tout obscurantisme sociétal endémique.
De
ce Moyen-Orient d'où je viens, les libertés, les droits,
l'exercice de la démocratie sont avant-gardistes dans les textes
et moyen-ageux dans la pratique.
Démocratie
:
«Une
Constitution, pour quoi faire? » se demandait dans les années
soixante un roi du Moyen-Orient; «Le Livre saint est la plus
ancienne et la plus efficace des Constitutions ... Notre
Constitution, c'est ce livre », ajoutait-il dans une interview
accordée au journal
Le
Monde.
Cette conception de la Constitution domine toujours une large
partie des sociétés des pays du tiers-monde.
Or,
la Constitution, selon le modèle occidental, s'occupe d'une
part, d'aménager l'exercice du pouvoir, et de consacrer les
principes fondamentaux - libertés publiques, droits humains -
qui sont censés guider l'action des pouvoirs publies, d'autre
part. Les conştitutions servent ainsi à soumettre les
gouvernants à la loi régissant leur statut. Elles sont ainsi,
par excellence, l'antidote à la théocratie, d'où, théoriquement,
l'inutilité d'une Constitution.
On fait face
inévitablement à une opposition entre le fondement de l'Etat de
droit et le facteur religieux dans une structure censée donner
la primauté a la souveraineté populaire, ainsi les hommes ne
peuvent avoir le dernier mot en ce qui concerne leurs
gouvernements. II serait donc difficile de concilier le pouvoir
politique du peuple avec la souveraineté de Dieu. Comment des
lors sortir de ce cercle vicieux ? Faut-il opter pour une
impensable séparation entre le spirituel et le temporel? Ou bien
prêcher la libéralisation en essayant d'adapter les préceptes
religieux aux réalités du monde moderne?
On
comprendra mieux ainsi le cri de désespoir d'un négociateur
kurde lors des débats sur la Constitution irakienne, qui disait
il y a quelques jours : « Le problème est qu'il y a un groupe
qui veut une Constitution du XXIe siècle et un autre qui en veut
une de VIIe siècle. »
Un nombre
croissant d'intellectuels et de politiciens déclarent désormais
que les traditions théocratiques et la démocratie ne sont pas
incompatibles et qu'on peut les [aire cohabiter ensemble.
Il reste toutefois
primordial de voir naître des Etats laïcs dont la Constitution
fera une nette distinction entre le séculier et le religieux.
L'exemple de la Turquie est de ce point de vue assez
encourageant.
Le
politologue égyptien Khaled Mohammed Khaled écrivait déjà en
1950 sur les perspectives des nouveaux ijtihads en islam dans
son admirable ouvrage « C'est de Hı... que nous commençons :
allons-nous confondre la religion et !'Etat pour perdre l'Etat
et perdre la religion ? Au bien allons-nous laisser à chacun son
domaine pour les gagner tous les deux, gagner nous-mêmes et
gagner notre avenir ? » Il faudra alors expliquer il I'opinion
publique le concept de « laïcité
»
afın de lever l'ambiguïté qui
l'entoure. Cela nécessitera également d'insister sur le fait que
ce concept n'entre pas en contradiction avec la religion en tant
que telle, mais avec la politisation de la religion.
De nos jours
donc, nous nous trouvons tous, autant que nous sommes, dans une
société imprévisible ou tout est à réviser de fond en comble.
Les valeurs sociales se sont détériorées les unes après les
autres. Les mots n'ont plus la même signification, les
comportements des individus n'ont plus le même sens. Le monde
d'il y a un siècle n'a absolument rien à voir avec ce xxıe
siècle. Il est exact que les transformations de la société, dans
le dernier siècle, étaient de loin beaucoup plus importantes que
toutes celles qui se sont succédé au cours des précédents
millénaires.
Mais contre toute
attente, la conjoncture actuelle impose étrangement un profond
malaise qui se niche au cœur de notre société. La société
actuelle traverse une zone de grandes perturbations et cela
s'accompagne d'une forte détérioration des liens sociaux, dans
la famille, le travail, les croyances et I'autorité.
En dépit des
progrès incontestables en termes de niveau de vie au sein des
classes aisées, il n'y aurait d'autre voie pour I'espoir que la
fuite dans I'individualisme, le consumérisme, la société du
spectacle et la comédie du pouvoir, la fuite dans les
résurgences identitaires, I'exacerbation des communautarismes
culturels, ethniques et religieux, souvent xénophobes et
fanatiques. En un mot, la résignation au nouvel ordre du monde
Un monde où il y a
des dizaines de millions d'orphelins dont personne ne s'occupe,
Des centaines de millions d'humains ne mangent pas a leur faim,
Des générations entières de vieillards sont marginalisées et
abandonnées a leur sort A une époque ou il ne sera bientôt plus
possible de vivre sans maîtriser I'informatique, des centaines
de millions de personnes restent analphabètes,
Droit à la
différence :
Il faut d'abord
surmonter des obstacles pour sortir des préjugés et de
I'ignorance, pour reconnaître ce droit à la différence, même si
cette différence fait peur parce qu'elle est un aspect de
I'inconnu et de ce fait, nous avons tendance a réagir en la
refusant Ce refus peut être culturel, ethnique, social et même
biologique et voilà le racisme, Considérons I'autre comme étant
un frère, apprenons à aimer notre frère américain, notre frère
italien, notre frère français ou allemand et même pourquoi pas
notre frère juif, et si cela est impossible, regardons-Ie comme
adversaire mais jamais comme ennemi.
Il nous faut pour
cela mieux connaitre les hommes, dans leur fond commun, par-delà
leur diversité, grâce à l'étude de leurs langues, leurs
histoires, leurs traditions et leurs sagesses respectives,
Pourquoi n'arrivons-nous pas a un universalisme 'lui prend en
compte) les singularités de chacun de nous, sans les affiner
excessivement pour ne pas réveiller non plus les xénophobies,
Si I'on possède
une singularité, il faut savoir la conserver et la développer
car le droit à la singularité c'est le droit a une langue, à une
culture, à une tradition et surtout à une religion. Même les
libéraux les plus durs le reconnaissent. Nos liens économiques,
culturels, écologiques s'affırment tous les jours davantage, de
sorte que I'universalisme s'inscrit de plus en plus dans notre
existence. Les spécificités identitaires sont classiques ; la
langue, le folklore, l'histoire, la tradition et la religion. Si
I'on regarde chez nous, quelle religion du Liban n'a t-elle pas
aussi en propre un parler local, un folklore, une histoire?
Quelle ville au Liban n'a-t-elle pas des habitants de toute
confession ?
Droits de
l'homme et pensée unique :
La pensée unique
est le fait permanent de masquer la démocratie, de voir la
tyrannie de la majorité s'allier à la tyrannie de
I'incompétence. Précisons, pour lever toute ambiguïté; tout avis
majoritaire peut désespérer I'avis minoritaire. Celui 'lui est
de I'avis majoritaire pense avoir toujours raison ... Parce
qu'il est majoritaire !
Or, une opinion
majoritaire peut être redoutable si un débat raisonne entre les
citoyens n'est pas mené. On peut être majoritaire et être dans
le faux et I'oubli du bien commun. De même, la pensée unique
impose des évidences en masquant les provenances,
Elle est
donc le fait de croire que ce qui est mis en commun est vrai
parce que c'est mis en commun. La prise en compte de la vérité
et de I'insert général est oubliée. La pensée unique est
partielle, car elle prend la patrie pour le tout, et fait passer
les intérêts particuliers pour I'intérêt général, elle inféode
les esprits. On comprend alors que la pensée unique serait
I'élément central d'une logique de destitution sur tous les
niveaux.
Elle rompt
avec la culture héritée du passé, culture générale et politique,
grâce à laquelle les citoyens forment leur jugement et rompent
avec les préjugés d'une époque. Elle devient en sorte un moteur
d'amnésie. Elle réussit à imposer un discours officiel sur la
parité, sans vrai débat ni recul critique. Face à cette pensée
unique, qui éteint tout débat contradictoire entre les citoyens
et « désœuvre » les esprits, les hommes libres se déclarent
attaches aux savoirs, à la tradition, et en cela, luttent contre
les dangers de la pensée unique, pour qu'elle ne devienne pas le
reflet d'une société qui perd conscience du tout vivant de sa
culture. Pour ce faire je citerai Abraham Lincoln : « C'est en
gardant le silence alors qu'ils devraient hurler que les hommes
deviennent des lâches. »
Et la
Franc-Maçonnerie ou est-elle dans ce débat
?
Cette école de
pensée où tout se discute me fait penser ci Socrate qui a ramené
à l'homme la conscience de sa propre juridiction car c'est
I'homme qui est la mesure de tout, non les dieux.
Ce que la
Franc-Maçonnerie nous donne comme outils, c'est la liberté, une
liberté égale pour vous et pour moi, pour mes conceptions comme
pour votre religion, pour ma liberté de penser comme pour votre
liberté de pratiquer. Le laïcisme n'est pas I'ennemi de la
religion, puisque nous la voulons assurée, libre et inviolable.
Le vrai Maçon est
un citoyen du monde, tout en gardant ses singularités mais en
oeuvrant pour toujours donner plus de contenu concret au concept
d'humanité qui émerge, par essais successifs, de l'expérience
internationale, qu'il s'agisse du patrimoine de I'humanité, de
son histoire et de ses traditions.
Je viserais ainsi
à répondre au besoin de donner un sens à l’existence humaine et
à celui de renforcer sa singularité et I'univers alite qui est
la marque même de notre honorable confrérie; c'est la victoire
de la raison sur I'obscurantisme. Mais dans la vie de chaque
homme vient un moment ou pour dire simplement, ceci est noir et
ceci est blanc, il faut payer très cher. Ce peut être le prix de
la vie.
La
Franc-Maçonnerie est la seule école de pensée qui puisse, sans
préjuger des réponses fournies, apprendre à poser les grandes
questions que l'homme doit se poser à lui-même.
Dans
l'aboutissement actuel de sa tradition, elle n'a plus pour but
de fournir des réponses, de donner des ordres et de dresser des
plans: essentiellement elle a pour tache
d'apprendre à penser.
Apprendre à penser :
voici bien ce dont I'homme contemporain a le plus besoin. Elle a
donc aujourd'hui plus que jamais un rôle à jouer. Dans le
désarroi général au moins pourrait-elle indiquer comment
chercher
un sens à la vie.
Dans ce
rassemblement international qui nous réunit chaque année nous
devrons faire l'effort de nous mettre davantage à la portée du
grand public pour aider I'homme contemporain à penser et se
trouver ensuite lui-même un sens à la vie.
Mais
pourquoi ne serait-ce pas possible ? Il y a bien d'autres
associations, voire des sectes plus que douteuses qui y arrivent
!
A quoi
servirait un tel rassemblement qui ne serait susceptible
d'aucune application pratique dans la vie des hommes ?
J'ai dit